• L'état d'urgence, un état d'exception né de la Guerre d'Algérie

    L'état d'urgence, un état d'exception né

    de la Guerre d'Algérie

    23 avril 1961 - 13 novembre 2015

     

    L'état d'urgence, un état d'exception né de la Guerre d'Algérie

    Des militaires en patrouille sur le Vieux Port à Marseille © MaxPPP

    L'état d'urgence au départ pensé comme une alternative "libérale" à l'état de siège, reste étroitement lié à la Guerre d'Algérie.

    2005 : l'état d'urgence décrété sans le dire

    Retour le lundi 7 novembre 2005. Au Journal télévisé de TF1, le premier ministre Dominique de Villepin vient informer les Français de l’entrée en vigueur de l’état d’urgence pour faire face aux révoltes de plus en plus violentes dans les banlieues. Mais vous allez l’entendre, le Premier ministre évite soigneusement d’employer l’expression qui fâche…

    "Dans ce contexte particulièrement grave, le président de la république a décidé de convoquer demain matin le conseil des ministres, et de mettre en oeuvre les dispositions de la loi de 1955. Partout où c'est nécessaire, les préfets, sous l'autorité du ministre de l'Intérieur, pourront appliquer le couvre-feu pour permettre le retour au calme et le respect de la sécurité des habitants..."
    La simple allusion à "la loi de 1955" n’est évidemment pas fortuite. D’ailleurs, Jacques Chirac avait lui aussi refuser de parler "d’état d’urgence" dans son communiqué, se contentant, lui aussi de "loi de 1955".
    L’exécutif souhaitait éviter de dramatiser les enjeux et il est vrai que l’état d’urgence n’avait pas été décrété sur le sol métropolitain depuis la fin de la Guerre d’Algérie.

    1955: l'état d'urgence, alternative libérale

     à l'état de siège

    Mais ce qui est passionnant, c’est qu’à l’origine, en 1955 donc, quand Pierre Mendes France puis Edgar Faure "inventent" l’état d’urgence, vous allez l’entendre dans la bouche même de ce dernier, il est pensé comme quelque chose de "libéral"
    "Il est certain que dans des périodes de trouble, il faut pouvoir prendre des décisions plus rapides que ne le permettent l'organisation habituelle des règles administratives. je dois dire que personnellement j'aurais pu me contenter d'appliquer l'état de siège, si l'Assemblée manifestait une préférence pour ce système. Il nous a paru qu'en créant la législation de l'état d'urgence, nous allions dans un sens plus libéral et plus souple".

    Le contexte en mars 1955, c’est bien évidemment celui de la Guerre d’Algérie. Et pour en finir avec les maquis du FLN dans les Aurès, on considère qu’il faut un état d’exception. L’état de siège, qui aurait transféré de fait le pouvoir à l’armée, la gauche n’en voulait absolument pas. De plus, à l'époque, personne ne veut reconnaître que la guerre d’Algérie est précisément une guerre. Enfin, on pense encore que le FLN peut être rapidement vaincu.

    L’état d’urgence ne durera que 3 mois, progressivement étendu aux 3 départements que forme alors l’Algérie française.

    1958: l'état d'urgence sur le territoire métropolitain

    Trois ans plus tard, la décision prise par le gouvernement Pfmilin le 16 mai 1958 marque un tournant dans l’application de l’état d’urgence. Pierre Pfimlin:
    Dans la métropole même, des dangers apparaissent pour l'ordre public. Le gouvernement a décidé de déposer, dès demain matin un projet de loi instituant dans la métropole l'état d'urgence qui renforcera les pouvoirs de l'autorité constituée

    Pour la première fois, l’état d’urgence s’applique sur le territoire métropolitain. Trois jours plus tôt, les partisans de l’Algérie française ont acclamé le général de Gaulle et la crainte d’un coup d’Etat militaire est telle que la gauche, y compris les communistes votent cette fois-ci l’état d’urgence.
    Un état d'urgence qui ne durera qu’environ deux semaines, jusqu’à l’arrivée au pouvoir, légale bien sûr, du général de Gaulle.

    1961: l'état d'urgence sans passer

     par le Parlement

     
    Le Général de Gaulle qui va modifier profondément l’état d’urgence en donnant le droit au président de la république de le décréter sans  l’accord du Parlement (application vendredi soir avec la déclaration de François Hollande). Du moins pour une durée de 12 jours avant confirmation de l’Assemblée nationale.

    Le 23 avril 1961, deux jours après le putsch des généraux à Alger, le général de Gaulle prend la parole :

    "Au nom de la France, j'ordonne que tous les moyens, je dis tous les moyens, soient employés pour barrer partout la route à ces hommes-là, en attendant de les réduire [...]
    Devant le malheur qui plane sur la patrie et la menace qui pèse sur la République, ayant pris l'avis officiel du Conseil constitutionnel, du Premier ministre, du président du Sénat, du président de l'Assemblée nationale, j'ai décidé de mettre en oeuvre l'article 16 de notre Constitution. A partir d'aujourd'hui, je prendrai, au besoin directement, les mesures qui paraîtront exigées par les circonstances".

    En s’appuyant sur l’article 16, nouveauté de la Constitution de 1958, le général de Gaulle va, sans passer par l’Assemblée, imposer l’état d’urgence en France d’avril 1961 et ce jusqu'à la fin de mai 1963 !
    L’état d’urgence décrété par François Hollande sur l’ensemble du territoire est une première depuis cette date, signe de l’extraordinaire importance du moment.

    23 avril 1961... Le jour où la radio sauva

     la République

    Durant la guerre d'Algérie, la circulation des informations entre conscrits joua un rôle aussi important que la propagande et la désinformation Pour imposer sa propagande et empêcher la circulation de certaines informations, le 18 octobre 1955, le gouverneur d'Algérie Jacques Soustelle interdit l'importation par l'Algérie de postes à piles ; cette décision avait principalement pour but de contrer l'impact et la propagation des émissions de la Voix de l'Algérie libre, station émettant depuis Le Caire et exhortant la population à soutenir le combat du FLN.

    A l'époque, le transistor semble faire peur au pouvoir... Pourtant il ne va pas tarder à devenir son allié. Preuve en sera faite six ans plus tard.

    Dimanche 23 avril 1961... 

    La question algérienne ne cesse de torturer les populations, jusqu'en métropole où, le matin, trois bombes ont éclaté, gare de Lyon, gare d'Austerlitz et à Orly. A 20 heures, de Gaulle prononce une allocution vibrante et sans équivoque qui s'achève par le pathétique mais très entendu "Françaises, Français, aidez-moi", et dont on retiendra les grandes lignes :

    - Un pouvoir insurrectionnel s'est établi en Algérie. Ce pouvoir a une apparence : un quarteron de généraux en retraite. Au nom de la France, j'ordonne que tous les moyens -je dis : tous les moyens- soient employés partout pour barrer la route à ces hommes-là, en attendant de les réduire. J'interdis à tout Français, et d'abord à tout soldat, d'exécuter aucun de leurs ordres.

    Les propos s'adressent en premier lieu aux militaires cantonnés en Algérie 

    Or, en théorie, ils sont privés d'information : les putschistes, évidemment, ont censuré l'intervention du Général. Mais sur ordre du ministre de l'Information, le discours est diffusé et rediffusé sur les ondes d'Europe N°1, Radio Luxembourg, mais, surtout, de Radio Monte Carlo, la seule des trois qui puisse être captée au-delà de la Méditerranée. Grâce aux postes à transistor, qui prolifèrent dans les casernes depuis 1960, le contingent entend la voix de De Gaulle et choisit de lui rester fidèle ; ce qui n'empêchera pas la métropole, encore persuadée que les paras insurgés vont sauter sur Paris, de vivre une nuit d'angoisse. Les radios et la télévision ont décidé d'émettre sans interruption, pour tenir le peuple informé.

    Le Premier ministre Michel Debré prend la parole 

    Un peu avant minuit, il déclare : - "Des avions sont prêts à lancer ou à déposer des parachutistes sur divers aérodromes afin de préparer une prise du pouvoir. Dès que les sirènes retentiront, allez-y, à pied ou en voiture, convaincre des soldats trompés de leur lourde erreur". Au matin, aucune sirène n'a retenti, aucun parachutiste n'a sauté sur la capitale.

    Le transistor, ce soir-là, avait sauvé la République 

    Lorsque la formule apparaît dans une revue spécialisée (Radio Magazine), elle peut sembler partisane. Mieux vaut alors vérifier ses sources. Ce qui pouvait apparaître comme exagéré est une réalité : le ministre Robert Buron parla effectivement de "la victoire des transistors". Le Monde développe l'idée dans un article intitulé Le quarteron et les transistors :

    - "Un certain nombre d'unités restaient loyalistes (mais) le putsch avait bel et bien réussi en Algérie. Du moins, jusqu'au moment où de Gaulle rentra en scène. Le mot s'impose, quand on pense à ce discours télévisé du 23 avril : on vit l'artiste au sommet de son talent. (...) L'effet produit fut magistral. Cependant, les mots les plus meurtriers ne tuent pas une mouche s'ils ne sont pas entendus. Or, depuis le début de la guerre d'Algérie, une nouveauté s'était produite dans la sphère des communications : l'invention des transistors et la commercialisation des postes de radio portatifs. Tous les bidasses avaient entendu le discours si bien trempé. Pour le "quarteron de généraux en retraite", l'enjeu devenait de taille : il lui fallait garder l'appui des régiments. Aussi, sans tarder, les insurgés multiplièrent les cajoleries au contingent : on laisse partir les libérables, on parle d'une réduction du temps de service... Peine perdue : la voix de la France s'était fait entendre. Presque partout, les soldats et officiers du contingent refusent d'obtempérer aux ordres des insurgés".

    13 novembre 2015


    23 avril 1961

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